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La Gazette de Danièle : Des idées et des Arts...

La Gazette de Danièle : Des idées et des Arts...

RV sur le blog d'une curieuse ! Curieuse de TOUT ! Tout m'intéresse ! Difficile à gérer ! Esthète, aussi, je vais spontanément vers les arts (peinture, sculpture, dessin, photo, la danse classique et l'opéra passionément !...) Mais, les sujets de société, notre alimentation, notre santé, le règne animal, l'environnement m'interpellent tout autant ! Et puis, j'ai mes révoltes !... )

Publié le par Danièle
Publié dans : #RETROMANIA, #CULTURE ET POESIE..., #HISTOIRE

Le Figaro vous propose une sélection des lettres de combattants parues dans ses colonnes entre 1914 et 1916. Ici, la vie des civils dans les villages proches des combats.

Les villages situés en zone de combat servent de bases arrière pour l'armée française. Les poilus viennent y trouver un repos précaire avant de repartir dans les tranchées. Ils ne sont cependant pas à l'abri des obus qui régulièrement fondent sur les maisons et occasionnent destructions et pertes humaines. Les civils qui partagent le quotidien des soldats suscitent la compassion du combattant.

 

Article paru dans le Figaro 14 janvier 1915

Un soldat : « Braves civils ! on ne parle jamais d'eux, et ce n'est pas juste. » (1915)

Des villageois retrouvent leur village dévasté après le retrait des troupes allemandes.
Crédits photos : Rue des Archives/Edimedia/WHA
 

Ceci est une «lettre de combattant». L'auteur de cette page, un de nos collaborateurs qui est au front depuis les premiers jours de la guerre, est le fils d'un académicien de nos amis, mort peu de temps avant la guerre. Le père aurait été content du fils, fier du soldat et satisfait de l'écrivain.

Quel calme, ce soir! Nous sommes six, les pieds dans des pantoufles, assis autour de la table. Le poêle ronfle. Les uns lisent, les autres écrivent à la douce lueur d'une lampe. Est-ce bien nous qui pataugions hier dans la tranchée, entre deux murailles de boue? Sommes-nous vraiment à la guerre, sur le front, à quinze cents mètres de l'ennemi? Les nôtres, dont le courrier nous apporte les constantes inquiétudes, nous voient toujours sous la mitraille. S'ils pouvaient apprendre, à la minute même, que nous menons cette vie de cantonnement, d'une mélancolie si paisible, et qui est la nôtre, quatre jours sur huit!

Le petit village s'allonge, à flanc de coteau, jusqu'à la vallée. Les avant-postes en sont tout proches. Voici trois mois que nous faisons la navette de nos tranchées à ce village. Nous y sommes chez nous: nous y avons notre maison et nos habitudes.

Ces habitudes, pourtant assez différentes de celles qui furent les nôtres au temps lointain où nous étions des civils, comme nous y tenons! Peut-être parce que nous les savons fragiles, comme nous-mêmes, et à la merci du moindre des hasards de la guerre.

A la nuit tombante, la compagnie descend des avant-postes. Notre petit groupe de six - trois amis d'enfance et trois amis de guerre qui croient s'être connus toujours - regagne sa maison. Nos hôtes connaissent l'heure de la relève. Ils nous attendent. J'ai pu descendre avant les autres pour commander le dîner. D'abord, dès le seuil, à l'invariable question: «Personne ne manque?», je réponds gaiement:

- Mais non, personne, nous sommes seulement très sales et très fatigués, et nous avons faim.

 

Le sac débouclé, le fusil rangé dans son coin, on conte, en attendant l'arrivée des amis, les rares péripéties des quatre derniers-jours: les nuits étaient noires il a beaucoup plu...; on a cru à une contre-attaque et pas mal tiraillé...; des obus ont passé...

- Et vous, au pays, pas trop de dégâts?

Car notre village est bombardé à intervalles plus ou moins réguliers. De nombreuses maisons étaient déjà éventrées avant notre arrivée, et les Anglais ont livré ici de durs combats. Presque chaque jour des obus tombent. Les habitants ne s'en occupent guère. Ils ont pris un peu de notre mentalité militaire, comme nous un peu de leur âme paysanne, ils savent, qu'à la guerre, on ne doit plus s'étonner de rien.

Non, cette fois, il n'y a pas eu de grands dégâts.

- Un 105 est tombé dans le jardin de Mme B... Vous voyez bien, à droite, en montant au château ?

 

Un village en ruine près de Chateau-Thierry en 1919.  Crédit photo : The Granger Collection/NYC/Rue des Archives

 

Je fais signe que je connais. Je suis du pays.

- Le père Un tel a failli être tué dans son grenier par une balle perdue.

Nous concluons gravement:

- C'est malheureux tout de même!

Nous hochons la tête, comme le font les anciens, les années où la récolte est mauvaise.

Une vieille s'inquiète:

- Vous ne les laisserez pas redescendre, au moins?

Le reste de notre bande fait irruption à ce moment, le plus petit en tête, sac au dos, la pipe à la bouche, emmitouflé et boueux. Sa grosse figure, hérissée de barbe, s'illumine de bonne volonté. Il agite son grand fusil au bout de ses petits bras et fulmine:

- Les laisser redescendre! Vous n'y pensez pas, ma brave femme. Ils nous passeraient plutôt sur le ventre!

Nous le calmons en l'approuvant. C'est entendu. Ils ne passeront pas.

La patronne, qui est optimiste, nous déclare, avec son accent du terroir:

- Voulez-vous savoir mon avis?

- Dites voir un peu.

- Eh bien, ils s'en iront, un beau jour, tout seuls, sans qu'on s'en doute.

Mon Dieu, moi, je veux bien...

Eux, ils ne veulent pas encore. Ils coupent parfois le calme brutalement. L'autre jour, vers midi, un obus éclate près de chez nous. Personne n'y fait attention. C'est l'habitude. Mais en voici deux, trois, suivis d'une salve. L'un de nous, tout en brossant sa capote, proteste, sans lever le nez: «Bon! Voilà ces idiots, qui recommencent!»

 

Les coups se succèdent. Par la cheminée qui fait tuyau acoustique, nous entendons la détonation sourde, lointaine, du départ, puis le sifflement qui augmente, enfin l'explosion violente, toute proche. Cette fois, nos hôtes s'alarment. Des sabots claquent dans la cour. Ce sont les voisines qui se réfugient à la cave. C'est l'usage encore, les jours de bombardement. Nous restons seuls maîtres de la maison, occupés à surveiller notre popote. Ce n'est ni bravade, ni même bravoure. Nous nous savons assez en sécurité ici. Le bâtiment est en contre-bas de la route. Il n'a jamais rien reçu, qu'un petit 77, dans un coin. D'abord nous sommes chez nous. Et puis, nous n'allons pourtant pas lâcher la soupe! […]

Bien tranquilles à présent, sachant que la règle du jeu est de ne pas bombarder deux fois le même jour, nous parcourons les rues que jonchent les morceaux de soufre dont les obus sont chargés.

Pauvre village! C'était, en septembre dernier, un joli bourg semblable à tant d'autres des bords de l'Aisne, où les maisons ont leur style à part, où les portails et les perrons de pierre blanche, les toits d'ardoise violette de Champagne et d'Ile-de-France, se marient déjà aux pignons en escaliers de la Flandre voisine. Maintenant, elles sont bien délabrées, les maisons claires; celle du percepteur est vide, celle du boulanger aussi. L'église, autour de laquelle dorment plusieurs des nôtres, n'a pas été épargnée, et la canonnade de tantôt a ajouté quelques ruines aux anciennes.

 

Les civils, eux aussi, sont sortis. On bavarde. Nous faisons chaque jour des progrès dans le parler local. Nous savons que «ce ch'tiot ila» veut dire ce petit garçon-ci, et que les parents et grands-parents se disent «les tayons» et «les ratayons». Braves civils! on ne parle jamais d'eux, et ce n'est pas juste. Non seulement ceux-là ont vu partir les jeunes sur le front, non seulement ils vivent dans la guerre, mais encore beaucoup d'entre eux ont des parents dans les villages voisins au pouvoir de l'ennemi. Il ne reste guère que les femmes et les vieux. Les vieux ont connu 1870, et ils disent les raisons de leur confiance actuelle en narrant les misères de jadis.

Mais je vous conte là de vieux souvenirs qui remontent déjà à la semaine dernière. A la guerre, on vit très vite. C'est peut-être imprudent. Ce soir, nous avons causé de bon cœur et librement. Nous avons oublié ce que nous faisons, et où nous sommes. Des projets d'avenir ont été risqués sans que personne songe à dire: «Je t'en prie, pas de bêtises. Touchons du bois!» Nous n'avons pris garde ni à nos accoutrements bizarres, ni à nos barbes incultes. Nous n'avons même pas pensé à notre fatigue.

Un convive a constaté d'un ton satisfait: «Tout de même, mes enfants, nous ne sommes pas tellement abrutis!»

Nous sortons quelques instants dans la cour pour fumer une cigarette. Il fait doux. Le ciel est plein d'étoiles, comme en temps de paix. Au nord claquent les coups de feu des sentinelles. Ça tape dur sur la gauche. Le canon tonne. Tout cela nous ramène à la réalité. Demain, d'ailleurs, nous remonterons aux tranchées.

 

 

*** ***

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My name is Danièle...

Hypersensible, hyperémotive, je suis une écorchée vive. Franche et sincère, l'injustice, la malhonnêteté, le mensonge me révoltent... Point fort : courageuse. Point faible : l'affectif est mon talon d'Achille ! Mes refuges : le beau, l'élégant, le rare, le précieux, l'amitié, le partage... La nature, les animaux...

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