Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
La Gazette de Danièle : Des idées et des Arts...

La Gazette de Danièle : Des idées et des Arts...

RV sur le blog d'une curieuse ! Curieuse de TOUT ! Tout m'intéresse ! Difficile à gérer ! Esthète, aussi, je vais spontanément vers les arts (peinture, sculpture, dessin, photo, la danse classique et l'opéra passionément !...) Mais, les sujets de société, notre alimentation, notre santé, le règne animal, l'environnement m'interpellent tout autant ! Et puis, j'ai mes révoltes !... )

Publié le par Danièle
Publié dans : #RETROMANIA, #CULTURE ET POESIE..., #HISTOIRE

Le Figaro vous propose une sélection des lettres de combattants parues dans ses colonnes entre 1914 et 1916. Voici l'histoire des cinq mois de campagne d'un ouvrier parisien, deuxième partie.

 
 
Au mois de janvier 1915, le Figaro entame la publication des lettres d'un jeune ouvrier parisien à sa sœur. Elles paraissent du 1er au 3 janvier 1915 puis le 5 mai de la même année.
Sont-elles authentiques? On peut en douter, tant le style paraît retravaillé, avec un usage parfois factice de l'argot (surtout dans la dernière lettre du 5 mai), et supposer qu'un journaliste ou un écrivain est intervenu pour rendre la correspondance de l'ouvrier plus colorée. Nous préférons cependant croire à l'existence de ce brave Albert qui embrasse si fort sa «vieille Jeannette» et espère «faire la bombe» quand la guerre sera (bientôt) finie.
Reconnues comme tel, elles ont été rassemblées en 1915 dans un ouvrage de Lazare Sainéan «L'argot des tranchées - d'après les lettres des Poilus et les journaux du front».

Article paru dans le Figaro du 2 janvier 1915
 
Forêt de l'Argonne, 26 octobre 1914.
Chère Jeanne,
J'ai reçu ton colis hier et je t'écris aujourd'hui pour te remercier. Cela m'a fait bien plaisir d'en améliorer l'ordinaire. J'ai déjà causé deux mots au saucisson; il est extra; un petit morceau à chaque repas; du chocolat le matin, le pâté qui subira le même sort que le saucisson; une cibiche pour faire la digestion...ça peut! Tout cela grâce à la gentillesse de ma bonne Jeanne; je te remercie jusqu'à la gauche.
Pour ce qu'il y a de nouveau depuis hier; c'est la même chose; les Boches sont assez calmes, ceux qui sont en face de nous; mais à gauche ça barde; nous, ici, nous sommes sur une crête en avant; il y a un grand ravin; les Boches sont sur la crête en face, nous faisons des patrouilles dans le ravin; j'en arrive à l'instant; c'est le moment d'ouvrir l'œil; on l'ouvre aussi, t'en fais pas, et la bonne. Le ...e hier a pris quatre mitrailleuses ; c'est le régiment de ce pauvre Fredo. S'il n'était pas blessé, tu vois, nous serions tous les trois l'un à côté de l'autre.
Ce qui est moche, c'est que les feuilles tombent; les arbres sont presque à nu, il ne nous est pas facile de sortir des tranchées, ils nous voient en face; pour eux, il est vrai, c'est la même chose.
Pendant que je t'écris, les copains sont à l'affût pour tâcher d'en voir montrer leur nez; nous sommes à la chasse, quoi! à la chasse à l'homme...
Comme tu vois, rien de nouveau; quand tu m'écriras, si tu peux bien me mettre une ou deux coupures de journaux, ce qu'il y a intéressant la guerre, les copains en reçoivent et comme cela on sait un peu quelque chose.
J'ai dû lâcher le casque que je devais rapporter à Jojo, car les boches fusillent les prisonniers ayant sur eux des effets appartenant aux leurs; je tâcherai d'en avoir un autre à la fin des hostilités, ce n'est pas ça qui manque en ce moment; il y en a plein le bois.
J'écris à Adrienne pour la remercier de son passe-montagne. C'est très chaud; je me le suis mis sur la cabèche dès hier soir.
ALBERT.
J'allais oublier de te remercier de ton billet de cinq francs. Je n'en avais pas besoin. Merci quand même.
 
Une attaque de nuit
30 octobre 1914.
Je t'ai écrit il y a deux jours et je te disais que Léon était disparu à sa compagnie; il y est revenu; je l'ai vu ce matin et il m'a dit avoir vu Fredo hier matin; comme tu le vois ils sont en bonne santé; mais ce que Léon n'a pas l'air gai: il est vrai que ce n'est pas à la guerre qu'il deviendra ribouldingue*. (Cherche dans le Larousse).
Moi ça marche toujours, je ne me fais pas de bile pour un sou; je suis maintenant habitué aux pétarades de toutes sortes et je suis dans le même état d'esprit que le soir de mon départ; je n'ai pas toujours été comme ça, lorsque pendant trois semaines nous avons reculé; je croyais que nous étions fichus et je n'étais pas gai, mais maintenant que ça marche de l'avant, pourquoi s'en faire, ça marche bien, c'est le principal; quant à avoir la g... cassée ça n'arrive qu'une fois, puis le plus fort est fait pour le ...e corps maintenant et nous sommes, pour le moment du moins, relativement tranquilles.

 

Il y a eu cependant dans la forêt un sacre coup de g..., la deuxième fois: avant-hier, les boches se sont avisés de nous charger la nuit à la baïonnette. On se demandait ce qui arrivait; on entendit d'abord une petite trompette, figure- toi une corne pour appeler les vaches; puis des hoch! frénétiques; c'était eux qui nous chargeaient. Résultat: feux de salve de notre part, nos clairons, à leur tour, sonnent la charge; nous bondissons en avant, ils se sauvent, leur petite trompette s'arrête; il en reste pas mal sur le carreau, et ce matin nous faisons quelques centaines de prisonniers. C'est un petit détail entre mille que je te cite pour te prouver qu'ils ne sont pas terribles.
Il commence à faire très froid la nuit, pourrais-tu m'envoyer un chandail, bon marché naturellement, car j'espère que je n'aurai pas à m'en servir longtemps maintenant, tu vas peut-être dire que je te demande beaucoup, mais je ne peux l'acheter par ici.
Ton frère qui t'embrasse très fort.
Chère Jeanne **,
A moi touché! encore un coup, ce n'est pas très grave, j'ai pris un éclat d'obus au coude gauche, j'ai cru d'abord que j'avais le bras emporté, mais il est encore tout entier, j'ai seulement le bras engourdi, je ne peux faire marcher un doigt; j'ai été à la visite ; ils m'ont fait un simple massage. Est-ce que les Boches auraient numéroté mes abatis; à Bar-le-Duc c'est la jambe droite; cette fois-ci c'est le bras gauche; n'empêche que c'est louppé pour eux quand même et j'espère bien pouvoir leur balancer des pruneaux sur la pêche avant peu.
Nous sommes pour le moment pas en première ligne; les balles ne peuvent nous atteindre mais, comme tu le vois, les obus éclatent très loin de nous.
De Léon, pas de nouvelles, j'ai reçu une lettre de Fredo, il me dit que ça va mieux.
Merci encore une fois de ton colis. Le saucisson, le pâté et le chocolat me permettent de me caler les joues entre les repas, j'engraisse sais-tu? ma barbe grandit toujours.
J'écris à Raymonde en même temps qu'à toi; je lui dis que j'ai au cou trois médailles accrochées au cordon de ma plaque d'identité; j'ai demandé aux copains si j'étais touché de te les envoyer à toi. Il y en aurait une pour toi, une pour Adrienne et une pour Raymonde. C'est un curé, le curé Rabier, de Chitenay qui me les a données en partant de Blois et m'a juré que si je les conservais, elles me porteraient bonne chance; je ne les ai jamais quittées et ma foi, je ne peux pas m'en plaindre jusqu'à ce moment. Comme tu vois, je suis prévoyant; j'espère bien vous les rapporter moi-même, mais en douce, si des fois!
Je termine, ma Jeanne, en t'embrassant bien fort; souhaite le bonjour à tout le monde pour moi.
 
La Toussaint.
Chère Jeanne,
Je reçois à l'instant ta lettre du 25, j'y réponds de suite, cela m'est facile, car je n'ai que cela à faire pour le moment, je suis dans un petit patelin au repos en attendant que je puisse remuer mes doigts, cela va de mieux en mieux et demain je crois que le major me renverra dans les tranchées.
Tu me dis qu'Alfred est au feu lui aussi, pauvre vieux; dis-lui, quand tu lui écriras, que je lui souhaite bonne chance. Il est dans le Nord, il paraît que cela barde un peu par là. Enfin, que veux-tu, il faut encore en fourrer un bon coup avant d'être libéré, prenons notre mal en patience et attendons.
Je vois que tu te fais toujours de la bile, mais il n'arrive que ce qui doit arriver, la preuve, c'est que voilà deux fois que je suis touché et que je suis toujours vivant.

 

Entre parenthèses, j'entends nos petits canons de montagne et nos 120 longs qui leur envoient des pains à cacheter ; ça tonne dur, ils ne doivent pas se faire gros dans leurs tranchées; ça me fait plaisir et, tout seul, je me dis: «Allez-y les gars!» Les boches aussi répondent, mais nos braves artiflots n'ont pas l'air de s'en émouvoir. Si tu voyais comme ils sont beaux et courageux! Ce que je les ai admirés depuis le commencement de la guerre, rester des journées entières dans la mitraille. En ce moment, c'est le duel d'artillerie le plus sérieux que je n'ai encore entendu.
Tu as dû voir dans le journal que nous avons exterminé un régiment de Boches dans l'Argonne, nous faisons, vois-tu, du bon boulot. Quant à Arthur, c'est comme tu le dis, pas tout à fait sûr; quant à Léon, c'est bizarre aussi qu'il ne donne pas de nouvelles. Si seulement je pouvais voir son régiment...
Je termine en te souhaitant d'avoir du courage, il en faut; moi j'en ai et je suis impatient de retourner dans les tranchées car ici c'est avec un peu d'inquiétude que j'écoute cette canonnade furieuse; je voudrais savoir ce que ça donne là-bas, il est certain que nous ne reculerons pas, plutôt y crever tous. Je t'embrasse.
 
7 novembre 1914.
Chère Jeanne,
Comme papier, tu le vois, ce n'est pas la richesse; il commence à se faire rare depuis bientôt vingt jours que nous sommes revenus sur les tranchées. J'ai reçu ta lettre hier où tu m'annonces le briquet et les kilomètres d'amadou. Merci d'avance. Je ne l'ai encore pas reçu, ce sera probablement pour demain; le service des colis marche bien par ici; c'est fâcheux que ce pauvre Alfred ne puisse pas recevoir les siens. Et Léon, je suis bien heureux qu'il soit sain et sauf; j'étais très inquiet, car les copains de son escouade ne savaient pas ce qu'il était devenu, je le savais depuis longtemps et je le croyais mort; je ne te le disais pas, mais n'en pensais pas moins. Quant à être bien traité comme il le dit, j'en doute fort, enfin il est sûr de revenir, et moi j'en suis moins sûr; quoique cela, j'aime mieux être encore au service de la France que prisonnier des Boches.
Vends-tu toujours tes pommes et tes poires? Si tu manques de pommes, tu peux venir par ici, les pommiers en sont pleins et il n'y a personne pour les ramasser que des soldats; ils s'en chargent!
Je me porte toujours très bien, à part la hanche gauche, qui ne me fait pas mal, mais qui est un peu enflée, c'est probablement de l'ankylose cela n'a rien d'étonnant étant couché dans une tranchée du matin au soir sans bouger. Il commence à faire frisquet, le brouillard est très épais, nous sommes obligés de tirer des feux de salves de temps en temps pour empêcher les Boches d'avancer sur nos tranchées; depuis trois jours ils ne tirent plus le canon, pourtant les nôtres leur en fourrent un bon coup. Si seulement ils n'avaient plus de munitions. J'ai vu un journal du 3: ils ont l'air d'avoir pris quelque chose dans le Nord.
Voilà, ma vieille Jeannette, je t'embrasse bien fort et te prie d'embrasser tout le monde pour moi.
(A suivre.)
 
* Fêtard, joyeux. On dit plus couramment «faire la ribouldingue».
** Extrait non daté, paru dans Le Figaro du 2 janvier 1915.

Commenter cet article

My name is Danièle...

Hypersensible, hyperémotive, je suis une écorchée vive. Franche et sincère, l'injustice, la malhonnêteté, le mensonge me révoltent... Point fort : courageuse. Point faible : l'affectif est mon talon d'Achille ! Mes refuges : le beau, l'élégant, le rare, le précieux, l'amitié, le partage... La nature, les animaux...

Articles récents

 

 

 

Hébergé par Overblog