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La Gazette de Danièle : Des idées et des Arts...

La Gazette de Danièle : Des idées et des Arts...

RV sur le blog d'une curieuse ! Curieuse de TOUT ! Tout m'intéresse ! Difficile à gérer ! Esthète, aussi, je vais spontanément vers les arts (peinture, sculpture, dessin, photo, la danse classique et l'opéra passionément !...) Mais, les sujets de société, notre alimentation, notre santé, le règne animal, l'environnement m'interpellent tout autant ! Et puis, j'ai mes révoltes !... )

Publié le par Danièle
Publié dans : #RETROMANIA, #CULTURE ET POESIE..., #HISTOIRE

Le Figaro vous propose une sélection des lettres de combattants parues dans ses colonnes entre 1914 et 1916. Ici, les difficultés de la marche à pied.

Les soldats mobilisés en août 1914 sont prêts à en découdre avec l'ennemi mais ce qui les attend avant de connaître le baptême du feu, c'est la marche à pied. Et tous, bourgeois, paysans, ouvriers, ne sont pas égaux devant l'effort…

 

Article paru dans le Figaro du 24 août 1914

Un soldat : « Marcher ne serait rien. Mais il y a le sac, et le sac est lourd. » (1914)

Soldats en uniforme avec baïonnette et barda en janvier 1915. Crédits photo : Rue des ArChives/Collection Laur

 

EN ROUTE

15 août 1914.

...Nous marchons depuis quatre jours. Nous avons fait déjà environ 80 kilomètres. Marcher ne serait rien. Mais il y a le sac, et le sac est lourd.

Vous n'imaginez pas ce qu'il est lourd! Ce n'est pas le sac auquel nous étions accoutumés comme soldats. Dans celui que nous portons aujourd'hui, le long des routes, nous avons mis d'abord tout ce que les règlements militaires nous prescrivent, et je vous assure qu'ils n'oublient rien. Et puis nous avons ajouté du linge, le plus possible, et des conserves, des nécessaires de toilette, des médicaments et mille petites choses qui pendant des mois peut-être seront tout notre luxe... J'ai vu des soldats sauter sur leur sac, à pieds joints, pour le fermer.

Hier, j'ai eu la curiosité de peser le mien chez un boucher. J'ai placé dans la balance également ma capote, mon fusil, mon équipement, mes souliers, qui, pourtant, sont des souliers de fantaisie. Le tout pesait... 36 kilogrammes exactement!

On ne dira jamais assez le mérite des soldats qui marchent à la bataille avec un tel fardeau sur les épaules, qui marchent sans savoir où ils vont, sans connaître la longueur exacte de l'étape, et qui souvent n'ont, pour exaspérer leur effort, que la volonté de ne pas tomber sur le bord de la route.

On voit à la queue des colonnes des héroïsmes obscurs: de petits soldats qui n'ont pas l'habitude de la marche; des employés qui n'ont jamais porté qu'une montre dans leur gousset. Dès le départ, leur visage se contracte, leur dos se voûte. Ils se plient en deux. Leur front se couvre de moiteur. Les bretelles du sac leur coupent la respiration. Quand ils lèvent la tête, on aperçoit un regard lamentable, un regard de détresse qui cherche au loin sur la route.

Ils essaient de suivre la cadence, mais les pas qu'ils font sont trop courts. Leur élan se brise contre l'élan de leurs camarades. Si on leur parle pour les encourager, ils vous répondent par des monosyllabes. Ils n'ont pas la force de parler.

 

D'autres chantent. Dans chaque section, il y a un homme qui, d'autorité, s'est attribué les fonctions de chef d'orchestre. C'est lui qui donne le signal. Il a tout un répertoire: chansons de route, airs à la mode, romances sentimentales. Dans ma compagnie, les Parisiens sont en majorité. Ils chantent des airs qui ont traîné sur tous les manèges, dans tous les phonographes, qui, en d'autres temps, feraient grincer des dents, mais que nous écoutons presque avec plaisir, car ils évoquent... Sur les bords de la Riviera, le Dernier tango. Lorsque nous traversons des villages, les voix deviennent plus fortes, ils veulent montrer qu'ils sont gais, malgré tout.

Les habitants nous considèrent du seuil de leur porte. Ils nous considèrent dans une attitude grave et recueillie. Il apparaît qu'ils ont confiance en nous, qu'ils sont heureux de notre entrain. Mais ils ne parlent pas. Les femmes pensent à d'autres soldats, sans doute. Les vieux ont connu l'invasion. Les gamins eux-mêmes, qui, d'ordinaire, aiment accompagner les soldats, restent à côté de leur mère les mains dans les poches.

Mais, tout le long de la rue, les habitants ont placé des seaux pour que nous puissions nous rafraîchir. Dans ces seaux, ils ont versé de l'eau avec un peu de vin, de café, de cidre ou de rhum.

L'autre jour, dans un village, une femme, à la porte d'un cabaret, tenait à la main une bouteille de grenadine. Elle avait répandu quelques gouttes de sirop dans l'eau d'un seau. Les soldats avaient l'air de trouver ça bon. Alors, après avoir hésité, brusquement, elle vida la bouteille d'un coup. Une autre -une dame- était allée chercher dans sa cave une vieille bouteille de vin cacheté qu'elle tendit au premier soldat qui passa.

Boire, d'ailleurs, en traversant un village, est un véritable tour d'acrobatie, mille fois plus difficile à réussir que boire en wagon-restaurant. Il est interdit, en effet, de s'arrêter. Il faut donc que les soldats, sans ralentir leur marche, remplissent leur «quart» et en avalent le contenu. Ajoutez qu'ils se bousculent autour des seaux. Le plus souvent, quand le quart arrive à destination il est vide, et toute l'eau se trouve répandue sur la capote ou sur le fusil du soldat; alors, pour faciliter la manœuvre, de vieilles femmes élèvent les seaux jusqu'à nous sur leur genoux et restent ainsi pendant tout le passage du régiment.

 

Les populations nous font partout le meilleur accueil, et pourtant d'autres ont déjà cantonné avant nous et d'autres viendront derrière. Depuis notre départ, j'ai toujours réussi à coucher dans un lit. Hier, une fermière avait dédoublé son lit pour donner un matelas à un de mes camarades. Et l'on sort des armoires, pour nous, des draps tout blancs qui sentent le vieux bois et la campagne.

Les soldats sont débrouillards. Ils savent améliorer leur ordinaire. Avec ce qu'on leur donne et ce qu'ils achètent, ils arrivent à faire une excellente cuisine. Avant-hier, avec l'argent de leur prêt, ils ont acheté deux lapins qu'ils ont fait cuire avec du vin. J'ai goûté. C'était exquis.

Notre cuisinier est un type extraordinaire. Il a été clairon aux tirailleurs. Il a sonné la charge à Oudjda et raconte ses campagnes pendant la marche. Quand il arrive au cantonnement, il s'empare d'une bassine énorme, casse sur son genou des bûches formidables, allume son feu. Puis il s'assied sur une pierre et regarde l'eau chauffer. Il est content. Il ne dit rien: il attend. Par instants il prend dans une cuiller un peu de soupe et goûte, avec une attention concentrée. Il hoche la tête. Il se lève, va chercher dans son sac du sel ou du poivre, assaisonne et reprend sa faction. Il a sur les hommes une autorité supérieure à celle des officiers. Au moment de la distribution il les fait aligner; il remet à chacun sa part. Et malheur à celui qui réclame.

Nous nous sommes cotisés pour lui acheter une louche. Cette louche est tout son orgueil. Il la porte sur son sac. Elle ne le quitte jamais. Il dort auprès d'elle. Il annonce qu'à la paix il l'accrochera dans sa cuisine, à la place d'honneur.

En attendant, il nourrit bien ses hommes. Il les égaie par ses blagues, il a sa mission.

Je vais bien et pense bien souvent à tous ceux que j'ai quittés et que je reverrai, j'en suis sûr...

 

 

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My name is Danièle...

Hypersensible, hyperémotive, je suis une écorchée vive. Franche et sincère, l'injustice, la malhonnêteté, le mensonge me révoltent... Point fort : courageuse. Point faible : l'affectif est mon talon d'Achille ! Mes refuges : le beau, l'élégant, le rare, le précieux, l'amitié, le partage... La nature, les animaux...

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